Automédication, prévention, santé reproductive, dépistage : les femmes sollicitent de plus en plus l’officine pour des questions de santé. Le Pr Rachid Bezad revient sur les défis médicaux, l’importance de la coordination des soins et la nécessité d’une vision claire pour transformer ce potentiel en véritable valeur ajoutée pour les patientes.
1. Aujourd’hui, l’officine est de plus en plus présentée comme un acteur clé de la santé féminine. S’agit-il, selon vous, d’une véritable évolution du système de santé ou plutôt d’un transfert de certaines responsabilités vers le pharmacien ?
Réponse : Il ne s’agit pas, selon moi, d’un simple transfert de responsabilités du système de santé vers le pharmacien. L’implication croissante de l’officine dans la santé féminine doit plutôt être comprise comme une évolution naturelle et structurée du système de santé.
Historiquement, l’officine a toujours été un lieu de premier recours, facilement accessible, où les femmes — comme l’ensemble de la population — viennent chercher des conseils, poser des questions et obtenir une première orientation face à un problème de santé. Cette fonction de proximité n’est donc pas nouvelle.
Ce qui évolue aujourd’hui, c’est la structuration et la professionnalisation de ce rôle. On passe progressivement d’un rôle informel à une contribution plus organisée en matière d’écoute, d’information, d’éducation pour la santé, de prévention et de communication adaptée aux réalités des femmes, à chaque étape de leur vie.
Dans cette logique, l’officine ne se substitue pas aux autres acteurs du système de santé ; elle les complète. Elle contribue à renforcer le parcours de soins en améliorant l’orientation, la sensibilisation et la qualité des messages délivrés. Il s’agit donc moins d’un transfert que d’un développement stratégique, susceptible d’apporter une réelle valeur ajoutée à la santé des femmes et à la performance globale du système de santé.
2. Du point de vue médical, quels sont les principaux défis auxquels les femmes font face lorsqu’elles s’adressent à l’officine pour des questions de santé ?
Réponse : L’officine occupe aujourd’hui une place stratégique dans le parcours de soins des femmes, en raison de son accessibilité et de son rôle de premier recours. Elle constitue un espace privilégié pour l’information, le conseil et l’orientation. Cette position centrale s’accompagne toutefois de défis importants en termes de qualité, de sécurité et de coordination des soins.
Un premier enjeu concerne l’automédication, en particulier pendant la grossesse et le post-partum. Les données issues de la littérature montrent un recours fréquent aux médicaments sans consultation médicale, notamment pour la douleur, l’anémie ou certains troubles fonctionnels. Cette situation souligne le rôle clé du pharmacien dans l’identification des situations à risque et dans l’orientation appropriée vers une consultation médicale lorsque cela est nécessaire.
La santé sexuelle et reproductive représente également un domaine majeur de sollicitation de l’officine. Les femmes y recherchent souvent des conseils en matière de contraception, de troubles du cycle ou de symptômes génitaux. Les barrières socioculturelles peuvent toutefois limiter l’expression complète des besoins, ce qui impose une vigilance particulière afin d’éviter les retards de diagnostic et d’assurer une orientation adaptée.
Par ailleurs, de nombreuses femmes s’adressent à l’officine pour des symptômes chroniques ou récurrents, tels que la fatigue, l’anémie, les douleurs pelviennes ou les troubles liés à la ménopause. Le principal défi réside dans le risque d’une prise en charge essentiellement symptomatique, sans toujours intégrer une évaluation globale et un suivi coordonné dans le cadre du parcours de soins.
Enfin, l’officine peut jouer un rôle important dans la prévention et l’orientation, notamment pour le dépistage. Ce potentiel reste encore insuffisamment structuré, alors même que les retards de recours aux soins spécialisés demeurent un enjeu identifié.
De ces faits, les principaux défis en officine relèvent moins de la nature des pathologies que de l’organisation du parcours de soins. Le renforcement du rôle de l’officine comme acteur structuré de l’information, de la prévention et de l’orientation sécurisée constitue un levier important pour améliorer l’accès, la qualité et la sécurité de la prise en charge de la santé des femmes.
3. La prévention et l’innovation sont souvent mises en avant. Concrètement, sur le terrain, qu’est-ce qui fait le plus défaut : les moyens, la formation des professionnels ou une vision politique plus claire ?
Réponse: Aujourd’hui, les moyens techniques et les innovations existent. La prévention et l’innovation reposent sur des évidences scientifiques solides, aussi bien en matière de technologies de santé que de santé publique. De nombreuses pathologies liées à la santé de la femme et à la santé de la reproduction peuvent être évitées ou détectées précocement grâce à des stratégies de prévention dont l’efficacité est largement démontrée.
De la même manière, les cadres stratégiques et les recommandations sont disponibles. Les modèles de programmes existent et peuvent être adaptés aux contextes nationaux, culturels et organisationnels. Le véritable enjeu n’est donc pas tant l’absence de solutions que la capacité à les traduire en politiques opérationnelles et en programmes effectivement déployés sur le terrain.
Ce qui fait aujourd’hui le plus défaut, c’est avant tout une vision claire et une gouvernance forte, capables d’aligner l’ensemble des leviers : protocoles de prévention et de prise en charge, formation continue des professionnels, disponibilité et motivation des ressources humaines, financement pérenne, et mécanismes d’évaluation pour ajuster les actions. Ces éléments doivent fonctionner de manière cohérente, dans le cadre d’un programme structuré, soutenu et piloté dans la durée.
L’innovation, notamment numérique, constitue un accélérateur majeur. Les outils digitaux ont démontré leur efficacité, notamment lors de la pandémie de COVID-19, et peuvent être amplifiés en santé de la femme et en santé de la reproduction pour améliorer le suivi, la prévention et l’accès aux services.
En synthèse, les moyens, la formation et l’innovation sont largement disponibles. Le défi principal réside dans leur intégration dans une stratégie globale, cohérente et durable, portée par une vision politique claire, une bonne gouvernance et des ressources humaines compétentes et motivé
Question 4. Officine Expo – Pharma Africa Meeting met l’accent sur la collaboration entre les professionnels de santé. Quelles sont, selon vous, les principales dynamiques et les axes d’amélioration pour renforcer la coopération entre médecins et pharmaciens dans le parcours de santé des femmes ?
Réponse: La coopération entre médecins et pharmaciens constitue un levier important pour améliorer l’accès, la continuité et la qualité de la prise en charge de la santé des femmes. Elle existe déjà sur le terrain, mais demeure aujourd’hui en grande partie informelle et encore à un stade embryonnaire. Elle repose principalement sur des initiatives individuelles et des relations professionnelles locales, plutôt que sur des cadres formels, structurés et institutionnalisés.
L’enjeu principal réside désormais dans la structuration de cette collaboration. Le développement de référentiels partagés et de messages harmonisés en matière de prévention, de conseil et d’orientation permettrait de renforcer la cohérence du parcours de soins et d’améliorer la lisibilité pour les femmes.
La formalisation des échanges, notamment à travers des outils de communication sécurisés et, à terme, des solutions numériques interopérables, constitue un axe prioritaire pour fluidifier le suivi et améliorer la continuité des soins, en particulier pour les situations chroniques ou à risque.
Le renforcement des cadres éthiques et la clarification des modalités d’orientation contribuent à sécuriser les pratiques et à consolider la confiance entre professionnels, dans une logique exclusivement centrée sur l’intérêt de la patiente.
Enfin, le développement de formations et d’initiatives conjointes favorise une culture professionnelle partagée et une meilleure compréhension des rôles respectifs, notamment en matière de prévention et d’éducation pour la santé.
En conclusion, la collaboration entre médecins et pharmaciens est bien engagée, mais reste encore largement informelle. Le défi consiste à la faire évoluer vers une coopération structurée, reconnue et outillée, afin d’en faire un pilier à part entière du parcours de santé des femmes, fondé sur la complémentarité, la confiance professionnelle et l’efficacité du système de soins.
Interview réalisée avec le Pr Rachid Bezad
Professeur de Gynécologie-Obstétrique, Directeur de la maternité des Orangers - Centre collaborateur de l’OMS, CHU Ibn Sina – Rabat



